Ne m’appelez pas Blanche-Neige
Ta gueule, c’est magique

Ne m'appelez pas Blanche-Neige Gally Lauteur Hachette jeunesse

Fiction à l’origine publiée sur la plateforme d’écriture participative Wattpad, Ne m’appelez pas Blanche-Neige est l’œuvre de Gally Lauteur, une conteuse 2.0 qui a déjà remporté le prix Fyctia. Et son talent pour l’écriture n’est pas à prouver : d’emblée, l’auteure nous embarque dans son histoire, par la seule force de son style frais, drôle et très agréable à lire !

Ne m’appelez pas Blanche-Neige allie Chick lit et réécriture moderne de contes de fées. On retrouve l’auto-dérision propre à la “littérature pour poulettes” à travers Blanche, l’héroïne du roman. L’aspect contes de fées est quant à lui modernisé et inventif : la magie se mêle à la technologie de pointe et fait rêver. Les thèmes soulevés dans le conte d’origine sont quant à eux présentés de façon plus actuelle (et plus drôle !).

Une plume divertissante, un univers girly et innovant… Ne m’appelez pas Blanche-Neige était bien parti pour être une belle découverte. Malheureusement, sous toute cette couche de bonne humeur, un grain de sable grippait l’engrenage : le comportement des personnages me faisait souvent grincer des dents et ce sentiment s’est accentué au fil des pages. Il s’est fait si prédominant que je ne suis plus parvenu à passer outre… et puis soudain j’ai compris ce qui m’arrivait : j’avais mal à mon féminisme.

Le machisme ordinaire, vous connaissez ? Ces réflexions sexistes, dégradantes, dont sont victimes les femmes mais qui finissent par ne plus choquer personne tellement elles sont devenues “banales”... et bien malheureusement, Ne m’appelez pas Blanche-Neige possède un sous-texte paternaliste qui se traduit par :

- des comportements déplacés de la part des héros envers l’héroïne [SPOILER (surlignez si vous voulez lire)] (contacts physiques sans accord préalable) :

“Je ne sais pas comment dégager poliment ma main. Je dois dire à Matthias que je ne veux pas de ses gestes ambigus.”

“- Où allons-nous ?
J’ai beau répéter la question, Rob ne m’écoute pas. Mes protestations sont vaines. Sa main tient fermement la mienne et m’oblige à le suivre.”

- des phrases drague lourdes qui objetisent l’héroïne :
Lors de la première rencontre entre l’héroïne et deux “nains” :

“Toi, agressé par… une fille ? Tu veux dire encore une qui te fait du rentre-dedans ? [...] Ou alors c’est moi que tu cherchais ? me provoque-t-il en se recoiffant. Je suis plus disponible que Rob. (Je grimace en voyant une trace de rouge à lèvres carmin dans son cou.) On pourrait passer du temps ensemble ?”

… et dès le lendemain :

“Donc tu passes la nuit chez moi et je n’ai même pas droit à un baiser ?”

- une attitude constamment paternaliste de la part des personnages masculins :

“Ton “papa chéri” a toujours été le seul homme de ta vie. Quand vas-tu prendre ta liberté et être en couple ?”

Cette phrase, antinomique, est révélatrice de tout l’état d’esprit du roman car elle sous-entend qu’une femme ne peut être libre seule : qu’elle ne peut s’émanciper qu’à travers ses rapports aux hommes.

“Pour la jolie princesse qui voudra bien m’accompagner. Je me permets de t’envoyer aussi la tenue appropriée.”

L’héroïne ne se construit pas par elle-même : elle s’occupe de son père, parvient à s’en affranchir et finit en couple avec un (riche) garçon dépeint lui aussi comme grand séducteur pendant tout le roman… Il est alors d’autant plus effarant de constater que, si les héros masculins sont valorisés par leurs nombreuses conquêtes :

“Il y a au moins une dizaine de filles autour des deux garçons.”

“Les Duval sont vraiment maîtres en matière de séduction… Attention ! Stella et Blanche, Matthias s’en défend mais il a son charme.”

... le champ lexical est tout sauf mélioratif quand les personnages féminins adoptent des comportements similaires.

Matthias a le droit de manipuler Blanche pour arriver à ses fins mais lorsque la meilleure amie de l'héroïne fait du charme à des hommes plus âgés qu’elle :

“Mon ancienne meilleure amie et colocataire, dans une robe moulante, est en train de minauder devant un homme que je ne connais pas. [...] C’est habituel pour elle de se servir des hommes pour en tirer tout ce qu’elle peut : des sacs de luxe, des vêtements, des bijoux, des week-ends dans des palaces… [...] ça m’a toujours dégoûtée, mais je n’y avais jamais assisté en direct.”

ou pire, quand l’héroïne doit se justifier auprès de son ex car elle lui fait honte (son ex !!!) :

“Et puis c’est toi qui t’es servi de moi, comment as-tu pu ?
- Ne me fais pas la morale, Blanche. Tu crois que je n’ai pas vu les photos de toi en boîte qui circulent sur Internet ?
- Mais non, je…
- ça t’amuse de me mettre la honte ?”

Slut shaming, vous avez dit slut shaming ?

Derrière leur bienveillance et leur galanterie, les figures masculines adoptent une attitude de domination qui rabaisse l’héroïne, sans prendre en compte ses désirs.

Alors bien évidemment, ce machisme ordinaire n’est pas conscient chez l'auteure (qui revendique d'ailleurs plutôt transmettre des messages d'indépendance dans ses interview (!!!)). Les clichés qu’elle utilise sont inhérents à beaucoup de romances actuelles (surtout dans le shôjo manga) mais l’accumulation de topoï a un effet d’autant plus frappant.

Bruno Bettelheim disait dans son ouvrage Psychanalyse des contes de fées que “tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur [...]. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d'abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit [...]”. Cette phrase illustre toute l'ambiguïté de la réécriture de Gally Lauteur : à la surface, Ne m’appelez pas Blanche-Neige semble léger, mignon et romantique, mais en le sondant en profondeur, le lecteur plonge dans un sous-texte complexe, paternaliste et beaucoup plus dérangeant. Ce qui est d’autant plus dommage que l’auteure possède un talent indéniable pour l’écriture… Si vous parvenez à ne prendre ce roman que comme une lecture de distraction, alors vous pourrez aimer Ne m’appelez pas Blanche-Neige. Mais si vous êtes un minimum féministe, sachez alors que certains passages vous feront dresser les cheveux sur la tête.

Je m’excuse auprès de Gally Lauteur et des éditions Hachette pour cette chronique bien peu élogieuse. Ne m’appelez pas Blanche-Neige trinque pour toutes ces romances contemporaines qui véhiculent, derrière une pseudo modernité, une image de la femme et des relations amoureuses archaïques. Je vous encourage d'ailleurs à aller lire la chronique de Pascaline, qui complète plutôt bien mon avis sur ce roman.

NB : les citations en spoiler de cette chronique sont tirées d'épreuves non corrigées et sont donc susceptibles d'avoir changé dans la version définitive.

Ne m'appelez pas Blanche-Neige ~ Gally Lauteur
Hachette romans (mars 2017), 342 pages, 16€90